Au bout des soixante premières pages, je me suis dit : « Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ??? Pour les 340 pages à suivre, c’est pas gagné… » Et puis, j’ai eu l’excellente idée d’insister encore un peu, encouragée quand même par un style très enlevé et soigné.

Catapulter Don Quichotte et Sancho dans notre époque, fallait oser ! Les deux personnages font des incursions dans des tranches de vie brossées avec acuité comme dans des scènes drolatiques qui font se côtoyer tout plein d’auteurs. Il faut ajouter à cela des considérations criantes de révolte, qui laissent toujours une place à la tendresse et à l’humour. Le tout est pétri d’un amour immodéré pour la littérature en général et pour certains auteurs en particulier.

Ce livre est ADMIRABLE ! Bravo, Eric Pessan ! Et merci d’avoir enrichi magistralement mon imaginaire.

C’est en ces termes que Catherine Berranger évoque son enthousiasme pour le livre d’Eric Pessan où elle sent « une étude approfondie de Don Quichotte, et c’est une sacrée prouesse d’intriquer ses connaissances littéraires à des considérations hautement percutantes sur le monde d’aujourd’hui, tout en y injectant assez d’autodérision pour que le lecteur se sente en proximité avec le narrateur. Quichotte, autoportrait chevaleresque va faire partie de mon top ten de l’année ! » Elle avait déjà lu du même auteur Muette et Incident de personne, qui l’avaient marquée.

Qui est Eric Pessan ?

Il a grandi à Bordeaux et à Nîmes et est arrivé à Nantes, en 1989, « à l’époque où les garçons devaient un an de leur vie à l’armée ». Il y est resté avant de partir s’installer dans un petit village, précédant (de loin !) la vague migratoire qui a le vent en poupe en raison de la pandémie.

« Une issue possible était d’envoyer une lettre au ministère de la défense pour se déclarer opposé à l’usage d’une arme. On travaillait alors deux ans pour une association. C’était mon cas. Je suis venu comme objecteur de conscience dans un centre socioculturel de Saint-Herblain. Puis, je suis resté. Dix ans plus tard, la décision de quitter la ville est venue d’un manque de place. Deux enfants, besoin d’un coin à moi pour écrire, besoin d’un atelier pour ma compagne artiste et l’envie d’un troisième enfant. Les choses se sont passées dans cet ordre : nous avons réalisé que nous n’avions plus les moyens de louer plus grand, nous avons décidé d’acheter tant que j’avais un CDI (à la radio Jet Fm) et nous avons compris que jamais nous ne dénicherions une maison abordable en ville ou dans la première périphérie, qu’avec notre budget nous étions condamnés à nous entasser dans un deux pièces, ça a rendu la décision très facile à prendre : à la ville, nous avons préféré le confort. Alors nous avons franchi la Loire et sommes partis vivre dans un petit bourg, 1 000 habitants, à l’ombre d’une église curieusement byzantine ».

J’ai eu le plaisir de le rencontrer pour une interview parue dans Unidivers, que voici :

Samedi 10 janvier 2015. Les Charlie rennais reviennent du marché. Place Sainte-Anne, sur le trottoir, le libraire de Pécari propose un p’tit verre de blanc et quelques huitres aux passants.  Geste de fraternité en ce moment crucial ? Pas seulement. Maxime souhaite aussi présenter l’écrivain Éric Pessan. Rencontre.

Né à Bordeaux en 1970 et installé près de Nantes, l’auteur pratique avec bonheur de nombreux genres littéraires : essai, livre de jeunesse, poésie créations théâtrales et radiophoniques… Son roman Muette paru en 2013 avait été sélectionné pour le Prix Fémina et pour le Prix littéraire des lycéens de la région Île-de-France. Le tout dernier affirme que Le Démon avance toujours en ligne droite. Pourquoi ce titre étrange ? « Il faut bien un titre. De préférence beau ! » sourit Éric Pessan, poursuivant que cette métaphore sur la malédiction qui frappe son personnage principal s’inspire des croyances chinoises – les voyageurs dans l’Empire du Milieu auront remarqué que l’entrée des maisons traditionnelles comporte toujours une cloison face à la porte pour empêcher les démons de débouler.

Mais quels sont donc les démons qui poursuivent David ?

Le narrateur – qui travaille dans une radio à Bordeaux – se livre au questionnement fréquent chez le possible futur jeune père, du genre « d’où viens-je, dans quelle étagère ? ». Questions d’autant plus compréhensibles que son grand-père et son père ont disparu, l’un après la guerre, l’autre à Lisbonne où il était parti en 1975 quand son fils avait 2 ans. La seule chose que sa mère lui ait dite c’est qu’il était devenu clochard.

David a demandé un congé sabbatique à son patron pour se mettre en quête de ses fantômes. Direction Lisbonne. Il croit voir son père dans chaque clochard de la ville, croyant l’exorciser et se rapprochant d’autant du destin qu’il voulait éviter. A ce stade de notre échange, on ne peut s’empêcher d’exprimer un parallèle avec la Charlotte de David Foenkinos, elle aussi empêtrée dans un lourd karma familial. « Ah non, ne me parlez pas de lui ! Parlez-moi plutôt d’Alban Lefranc, autre romancier qui travaille sur la biographie et qui fait très bien ce que Foenkinos a raté avec Charlotte Salomon ».

Alors, parlons d’Allemagne ! Plus précisément de Weimar, autre ville sillonnée par le narrateur en raison de sa proximité avec le camp de concentration de Büchenwald. Éric Pessan est arrivé dans la ville de Goëthe et du Bauhaus la veille de la fête des pères, qui en Thuringe, est plutôt une fête des hommes. Et tous les mâles de prendre LA cuite de l’année. Histoire d’exorciser les affres de l’hérédité … ou des mensonges des femmes ? L’alcool est un refuge facile pour ceux qui refusent de devenir homme ou père et un antre pour l’hallucination et la folie.

Éric Pessan lui, a son contre poison : l’écriture. Publié chez quatre éditeurs, animateur de nombreux ateliers d’écriture et de rencontres littéraires, il est lnvité en résidence au Triangle. L’occasion pour lui de bâtir deux soirées cartes blanches. Pour la première, il invite Philippe Malone et Mariette Navarro à gamberger ensemble sur cette passionnante question : « Peut-on compter sur l’art et particulièrement la littérature et l’art vivant pour raconter ou soutenir, voire dénoncer ? ». Pour la seconde, il recevra Camille Laurens « qui fait très bien ce que Christine Angot rate ». Bon sang, il balance, le démon !

MCB


3 commentaires

Bourges · 20 avril 2021 à 22 h 39 min

Tu es une excellente critique littéraire !! Tu fais bien passer ton enthousiasme en l’argumentant…. J’ai envie de le lire et je partagerais avec toi mes impressions…

    Biet Marie Christine · 21 avril 2021 à 12 h 11 min

    à renouveler quand tu veux, Catherine!

Catherine BERRANGER · 21 avril 2021 à 0 h 59 min

Ah oui, dis donc, très intéressant, ce billet ! On s’en sort bien à nous deux ;-))))

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