En cette période où nous sommes tellement frustrés de la fermeture des salles de spectacle, j’ai eu le privilège d’assister à un spectacle en live au TNB. Papillon noir devait se donner à la Biennale des musiques exploratoires à Oullins en mars, mais cette date a été annulée. En attendant la tournée – haut les cœurs ! – qui devrait passer par La Scala Paris, au Tandem, à Arras-Douai et au TNB, j’ai envie de vous parler de ce spectacle très fort. Pas gai, gai – il aborde la mort. Mais ne nous voilons pas la face, elle nous attend tous. Peut-être avez-vous lu ou entendu cette semaine aux infos que notre espérance de vie a baissé en 2020 ? Par ailleurs, l’Ankou vient de frapper des gens que j’aime, Jean-Pierre Bacri notamment, et plus proche de moi, le peintre et médecin Antoine Delplancq (co-auteur du duo MHAD). Alors les ailes de ce Papillon noir battent avec une intensité particulière.

 

De quoi s’agit-il ? Cette expérience fascinante, portée par 27 artistes sur scène, est un événement dans le monde de l’opéra contemporain.

Il parle d’une femme, qui après un accident de voiture, rentre chez elle et revit son existence par bouffées. Ses mots emportent dans des vagues d’émotion portées par la musique de Yann Robin, et « chantées » d’un souffle à la fois continu et haletant par Élise Chauvin, accompagnée par l’ensemble vocal les Métaboles. Ces sortes de cris et chuchotements font écho du Bardo Thödol, le Livre des morts tibétain.

Entre profane et sacré, ce monodrame opératique, est la poursuite d’un dialogue artistique et humain initié avec le spectacle Jan Karski (Mon nom est une fiction) entre Arthur Nauzyciel et Yannick Haenel. Cet écrivain né à Rennes a publié plusieurs essais et romans aux éditions Gallimard, dont Jan Karski (2009, prix du roman Fnac et prix Interallié).

Haenel a écrit le livret du Papillon noir à la demande du compositeur Yann Robin qui souhaitait mettre en scène un monodrame à une seule voix. En l’occurrence, l’actrice-chanteuse est accompagnée par un ensemble de treize instrumentistes, un chœur de douze chanteurs et un dispositif électronique. Le son provenant du chœur et de l’ensemble est transformé en temps réel par des algorithmes de traitements puis diffusé à travers un réseau de haut-parleurs et de subwoofers. L’effet déjà saisissant est magnifié par la mise en scène hyper sobre et la mise en lumière tout aussi sobre et d’une finesse subjuguante. Ses variations sur le grand voile qui occupe l’espace scénique de bas en haut, révèlent l’expérience post-mortem. Ce que Yann Robin appelle une hiérophanie (faites comme moi, ouvrez votre dico !), c’est-à-dire : « la manifestation du transcendant dans un phénomène de notre cosmos habituel. C’est là, au moment de la prise de conscience de sa mort, que notre héroïne va voir le sacré et le profane se télescoper. »

Cet instant intense qui « échappe à la sensation et qui n’est pas représentable » selon Épicure se développe sur scène en 1h15 de bascule métaphysique.

MCB

Qui est Yann Robin ?

Ce compositeur collabore avec de nombreux orchestres internationaux comme l’Ensemble intercontemporain, le Klangforum de Vienne, l’Orchestre Philharmonique de Radio France, le New York Philharmonic Orchestra… En 2005, il a fondé avec d’autres compositeurs l’Ensemble Multilatérale et en devient le directeur artistique. En 2011, la Sacem lui a décerné le Grand Prix de la Musique Symphonique. https://www.yannrobin.com/biographie.html

Qui sont les Métaboles ?

Un chœur créé en 2010 sous l’impulsion du chef d’orchestre Léo Warynski. Les Métaboles réunissent des chanteur·euse·s investi·e·s dans le répertoire pour chœur a cappella. Régulièrement invité dans des festivals en France et en Europe, cet ensemble a été lauréat en 2018 du prix Liliane Bettencourt pour le chant choral, décerné en partenariat avec l’Académie des beaux-arts. Il a sorti en 2020 son 3ème album Jardin féérique et est actuellement en résidence à l’abbaye de Royaumont.

Qui est Élise Chauvin ?

La soprano et comédienne a intégré le Nouveau Studio de l’Opéra de Lyon en 2011. Au théâtre, elle s’est produite dans Mystère des mystères (2012) d’Alexis Forestier, et collabore avec différentes compagnies. On a pu la voir notamment dans Traviata – Vous méritez un avenir meilleur de Benjamin Lazar (2016). http://elisechauvin.com/

(Ré)écoutez l’entretien de Yannick Haenel au Grand atelier de Vincent Josse https://www.franceinter.fr/emissions/le-grand-atelier/le-grand-atelier-10-janvier-2021

Et (si vous ne le saviez pas encore) qui est Arthur Nauzyciel ?

Directeur du TNB depuis 2017, il est aussi metteur en scène et comédien. Pour le théâtre, il a créé Black Battles with Dogs (2001) et Roberto Zucco (2004) de Koltès ; L’Image de Beckett (2006) ; Julius Caesar de Shakespeare (2008); Ordet (La Parole) de Kaj Munk (2008) ; Le Musée de la mer de Marie Darrieussecq (2009) ; Jan Karski (Mon nom est une fiction) d’après Yannick Haenel (2011) ; Faim de Knut Hamsun (2011) ; La Mouette de Tchekhov (2012) ; Les Larmes amères de Petra von Kant de Fassbinder (2015) ; Splendid’s de Genet (2015) ; L’Empire des lumières de Kim Young-ha (2016) ; La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils (2018) et  enfin Mes frères de Pascal Rambert (2020). Il collabore également sur des projets de danse (Play et Session de Sidi Larbi Cherkaoui) et d’opéra (Red Waters de Keren Ann et Barði Jóhannsson et donc ce formidable Papillon Noir que j’espère, vous pourrez voir… avant de mourir !

A tous les frustrés de la culture, sachez que

  • le cinéma du TNB propose la projection de 2 films de Frederick Wiseman, ce dimanche 24 janvier, suivie d’une rencontre avec le réalisateur.
  • C’est également la Nuit de la lecture, événement national : une invitation à écouter la lecture de Médecine Généralepar Olivier Cadiot et Laurent Poitrenaux, responsable pédagogique de l’École du TNB, invités par le Centre Pompidou.
  • Ce weekend, l’artiste associé Mohamed El Khatibest à l’honneur sur France Culture avec les diffusions de 2 adaptations radiophoniques de Finir en beauté et La Dispute.

La semaine prochaine (du 25 au 30 janvier), ne manquez pas la diffusion unique du spectacle RE:INCARNATION sur le site du Centre Pompidou. Un spectacle de Qudus Onikeku que le TNB devait recevoir en février 2021.

Toutes les infos sur https://www.t-n-b.fr/

Merci à Gwendal Le Flem pour ses photos https://www.ladnewg.net/


1 commentaire

Bourges · 22 janvier 2021 à 9 h 23 min

Merci beaucoup Marie-Christine ! Commentaire très professionnel mais descriptif !…. on a l’impression d’y être , contrairement à certains critiques, qui étalent leur ressenti, mais ne nous renseignent pas du tout sur les spectacles ….
Et merci aussi pour les autres suggestions ….

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