Aujourd’hui, c’est Angélique qui nous écrit de Grèce. Elle est habituée à prendre la plume pour couvrir l’actualité des Balkans et de Chypre pour de nombreux médias francophones (Radio France, RTSR, RTBF, La Libre Belgique, Charlie Hebdo, Politis, DNA, TV5). 

Dans cette lettre, Angélique Kourounis raconte comment les Grecs sentent les effets du confinement non pas avec les restrictions d’aller et venir qui ne sont pas aussi draconiennes qu’en Italie ou en Espagne, mais avec l’impossibilité d’honorer leurs morts convenablement. Et elle évoque la mort de Manolis Glezos, 97 ans, « mémoire collective de la résistance grecque, toutes dictatures et fascismes confondus, soit un siècle d’histoire qu’il n’a pas été possible d’honorer comme il se devait ».

MCB
 


 

Manolis Glezos a été enterré, entouré de quelques membres de sa famille et d’une poignée d’irréductibles pour qui il était impensable de ne pas l’accompagner. En tout, moins d’une vingtaine de personnes auxquelles il faut rajouter une dizaine de journalistes. C’est inconcevable.

Faut-il que cet ennemi, invisible, soit fort pour venir à bout de 5000 ans de rites et traditions funéraires ? Dans la Grèce antique, le pire des affronts n’était pas de mourir au combat, mais de ne pas être honoré par son vainqueur et par les siens.

Achille savait ce qu’il faisait en traînant le corps d’Hector devant les remparts de Troie.

L’enterrement en catimini de Manolis Glezos qui, à dix-huit ans à peine, dans la nuit du 30 au 31 mai 1941, décrochait avec Apostolos Santas le drapeau nazi qui flottait sur l’Acropole, rompt la lignée des enterrements politiques qui ont marqué le pays. Grigoris Lambrakis, député assassiné en 1963, caractère principal du film Z de Costa Gavras. Georges Papandreou, dont l’enterrement en 1968 a été la première manifestation contre la Junte (1967-1974) : 300 000 personnes ont bravé l’interdiction d’y assister.

En 1976, 500 000 personnes ont acclamé dans les rues d’Athènes le nom du député Alekos Panagoulis, mort dans des circonstances suspectes. Il avait tenté d’assassiner le dictateur Papadopoulos. Plus tard, en 1994, des centaines de milliers de Grecs ont accompagné Melina Mercouri qui organisait la résistance aux Colonels depuis l’étranger, et encore plus étaient dans les rues pour Andreas Papandreou, premier Premier ministre socialiste du pays, parti pourtant sans gloire en 1996.

Tous, figures de la gauche, ont marqué la Grèce à différents moments de son histoire.

Manolis Glezos lui, était acteur tout le long de cette histoire, du début de la tourmente du siècle dernier jusqu’en novembre dernier, où il est venu au tribunal soutenir le procès en cours contre le parti néonazi Aube Dorée. Il a accompagné les Grecs dans chacun de leurs combats, et eux n’ont pas pu l’accompagner sur son dernier bout de chemin. Le désarroi d’une grande partie de la population à l’annonce de sa mort le lundi 30 mars était tel que la première question qui circulait sur les réseaux sociaux était : comment l’honorer ? Comment lui rendre un peu de ce qu’il nous a donné ?

C’est là que la prise de conscience du confinement s’est réellement faite. C’est là aussi que la gauche grecque, toutes tendances confondues, des sociaux-démocrates à l’extrême gauche, a réalisé qu’une page, celle des meneurs politiques, était tournée. « Après lui il n’y a plus personne. On est seuls. On doit s’inventer » me disait, le soir de sa mort, Irini Koundaridou, professeure de lettres.

Lui de son côté s’interrogeait. « Pourquoi les gens ont-ils besoin de moi comme héros ? Pourquoi ne peuvent-ils pas s’organiser tout seuls et trouver en eux la force d’avancer ?»

Question restée sans réponse. On peut mettre à profit le confinement pour y réfléchir.
 
Les Chypriotes eux, Grecs et Turcs, ont réalisé ce qu’était le confinement lorsqu’il leur a été interdit de traverser la ligne de démarcation. Il y a même eu des échauffourées à Ledra Street, premier checkpoint ouvert entre le Nord et le Sud de l’île en 2003. Les Chypriotes grecs, si affables, qui ont à peine manifesté lors de la terrible crise économique de mars 2013 où ils ont littéralement été dépouillés de leurs avoirs, se sont affrontés avec la police, non pas parce qu’ils ne pouvaient plus circuler ou quitter le pays, mais parce qu’on fermait ce passage qui mit plus de quarante ans à s’ouvrir. 

Une colère partagée par les Chypriotes turcs qui, avec ce confinement, se sont rendu compte qu’à la moindre tourmente cette réunification si fragile des deux communautés est menacée. Via les réseaux sociaux, ils se sont posé la question : comment faire pour que les points de passages restent ouverts ? Avec le Coronavirus, le monde ne sera plus jamais comme avant, on le sait, mais déjà le monde des Chypriotes grecs et turcs n’était plus comme avant. 

Comme avant le traumatisme originel, côté grec, l’invasion du nord de l’île et son occupation par l’armée turque en juillet 1974. Comme avant, côté turc, quand on rêvait de sécession et d’indépendance. Désormais, le « comme avant » des Chypriotes se limite à revenir à l’époque où les points de passage entre les communautés étaient ouverts.

Peut-être est-ce l’occasion pour tous de réfléchir. De voir que cette catastrophe sanitaire est aussi le produit d’une économie, d’une pensée, d’un mode de vie facile et irréfléchi qui doivent se réinventer. 

Comme la gauche grecque, les Chypriotes, mais pas seulement, doivent repenser un futur commun. Ce confinement peut être propice à cette mise à plat, à ce nouveau départ. C’est en tout cas ce qui se murmure sur les rives de la grande bleue.
 

 

 

 

Réalisatrice franco-grecque, Angélique Kourounis se partage entre Paris et Athènes. Co-auteure de Troubles on the far Right (Humania, 2016) et Visages de la Crise. Nous gens du Sud pauvres et fainéants (Buchet-Chastel, 2015), elle prépare pour la collection L’âme des peuples un ouvrage sur Chypre, pays qui la passionne depuis des décennies (prochainement aux éditions Nevicata). 

 

 

 

Lire aussi sur Libé (avec ce beau titre et cette magnifique photo)

 

https://www.liberation.fr/planete/2020/03/30/mort-de-manolis-glezos-statue-grecque-de-la-resistance_1783610

 

 

 


3 commentaires

Léonore Malinowsky · 2 mai 2020 à 16 h 34 min

Pour lui rendre hommage, il faut continuer le combat de plus belle ! 🙂

AME Martine · 2 mai 2020 à 18 h 26 min

Un très bel hommage mais aussi un témoignage qui interpelle par rapport à un phénomène de société qui ne fait décidément plus rêver …

Catherine BERRANGER · 5 mai 2020 à 9 h 03 min

Merci, Angélique Kourounis, pour l’hommage à ce grand homme, qui était encore très combattif lorsque la Grèce, étranglée par les diktats de l’Union européenne, a plongé dans une récession mortifère dès 2009… Merci d’écrire aussi bien pour rappeler en quelques lignes des grands pans de l’histoire grecque.

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