Aujourd’hui, c’est Morgane Rey qui nous écrit ou qui, plus précisément, écrit à son doux aimé, confiné à l’abbaye de Beauport.

Morgane est une danseuse et chorégraphe rennaise que je vous invite à écouter dans l’émission 

Hé-loïse pour AbelArt

AbelArt, Mon Mieux Aimé,

Nous voici tous deux ! Une fois de plus isolés chacun dans son chacun, sur son île de pierres. On me dit que tu gîtes à l’abbaye de Beauport. Enfermé contre ton gré. On me dit également que tu as trahi ta parole. Tu n’as jamais su te taire. Nous, devrais-je dire, n’avons jamais su nous taire. Ton sommeil, désormais partagé avec des gisants, est chargé de soubresauts. Ô AbelArt, mon doux aimé, il te reste une poignée de balades sur la grève, une pincée de prières sur les murets gris souris, le nez tourné vers l’horizon.

Puisse ta main

bénir le monde

ce qu’il contient,

les routes célestes

les cycles lunaires

et solaires et notre

Amour

qui brille d’un éclat mortel ?

AbelArt, Ici, le cou-vent murmure à chaque seconde, gémissant ton absence. De ma fenêtre je vois la plaine. Elle dévale la pente de sa langue verte. Elle lèche la croûte terrestre avec avidité. Un brusque serrement capte les battements de mon cœur. Dans ma cage thoracique, des paysages colorés où tu te roules sans fin. Emprisonnée, je suis empêchée d’en faire ô temps. Sur la surface du monde glisse la feuille du souci.

Au milieu de cela, ta colère a surgi ! Monstre dévorant de pauvres personnes ! Inutile ! Vouée à l’échec ! Tu hurles ! Je te vois d’ici, tu es debout, seul ! Un cri muet, une nouvelle secte s’est ouverte paraît-il, Munch est son nom ? N’est-il pas ? 

Il t’est pénible dorénavant de rester vertical, vertical en toute beauté ! Ta route te menait vers moi ! Vers ces collines, vers le bleu du ciel, serein, accueillant, compréhensif ? Je préfère rayer d’un coup de crayon sec cet édit ! J’ai mordu dans l’air crucial du froid sec ! J’ai hurlé, je me suis reprise.

Et j’ai imaginé ton retour. AbelArt, Mon Mieux Aimé.

Tardif bien sûr mais ô combien attendu… Emmurée dans ce couvent, je laisse mon âme errer aux confins de l’imaginaire.

Laissant de côté ce pouvoir qui s’octroie le droit de nous éloigner.

Le bruissement des plumes

le frottement de tes lèvres

l’une contre l’autre

Un papier à cigarettes, usé par le temps

Les plis de tes mains, calleuses

Les os de tes genoux

saillants qui discutent avec la Lune.

La nuit est fraîche, quelques fruits sont posés, là, dans une coupelle sur le bord de la fenêtre.

Des draps de lin, brodés de nos initiales. Tu ceindras mon corps de tes bras immenses, nous nous enroulerons dans un jet de salive.

Vénus est splendide ce soir, elle nous protégera de son arc bienveillant … Lumière entre les lumières. Que de splendeurs démultipliées dans le partage. Mon âme voyage. Elle s’égare à tes côtés.

Depuis que tu es là, le silence est épais. Une couverture étoilée repousse l’angoisse. Depuis que tu es là, mon corps prend toute sa dimension.

Une mer à l’étal. Un bercement incessant. Tu lis Omar Khayam, tu lis Paul Verlaine, tu lis Darwich, tu lis sans fin, c’est frais, c’est léger, ta parole singulière, se pose délicatement sur ma langue, visite mes palais, mes ventres intérieurs. J’étire les jambes. Nous sommes tous deux sur la méridienne. Je touche ton ventre de mon pied gauche, je caresse ton nombril, centre de mon monde. AbelArt, vraiment ? VRAIMENT ? Un tombeau de pierres ?

On s’égare là !?  Ne plus jamais se revoir ? Tu ne pourrais rêver mieux !  Voeu pieux ! A l’égal de ta démesure … La vie est étrange ne trouves-tu pas ? Par la pensée réunis, par les corps séparés.

Je te suis toute entière. Je suis mienne avant d’être Tienne. Bien sûr. Voeu pieux ! Je te suis toute entière. Ta présence physique manque de manière cruelle des fois. Il suffit alors que je ferme les yeux pour que le voyage commence.

TU es là à mes côtés, le soleil, furieux, darde son regard sur toi, et TOI, tu es là . A jamais dans l’Amour de Nous.

Démesuré. A notre Convenance.  Dans cet Amour qui a toujours été le Nôtre.

Une vibration basse, légère à la fois.

Brume dans les poumons

Droit

Incendie

Lave, valve ouverte

Cratères

Corps en feu

Aurore Boréale

 

VIVANTS PARMI LES VIVANTS

 

Je te laisse à tes balades marines AbélArt. A tes murs gris souris. Ton ombre, bruissement du Monde, couchée derrière mon oreille.

Je m’abandonne à ton Amour.

Hé-Loïse


1 commentaire

Nadia · 24 avril 2020 à 17 h 15 min

quand je lis tes mots Morgane je vois aussi ta danse et tes mots tourbillonnent…
Beaucoup de plaisir à te lire
Nadia

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