Aujourd’hui, c’est Sandrine qui nous écrit de sa maison familiale où elle est partagée entre le désarroi du confinement et la joie de le partager avec ses trois filles revenues pour cette raison.

Enseignante et chercheuse en littérature, Sandrine Caroff Urfer  enseigne dans un lycée situé dans un quartier prioritaire de la ville de Rennes. Ses travaux de recherche portent sur l’imaginaire héroïque et sur l’éthique du discours de vérité.
Elle préside le réseau féminin de solidarité « Haut Les Vilaines ! », fondé avec quatre amies, dans le but d’accroître la visibilité des femmes qui agissent et qui transforment leur territoire à Rennes et dans sa région – (une action qui plait forcément aux Vip – Vieilles pies ! )

https://www.facebook.com/HautLesVilaines

Sandrine tient un blog, sensible et engagé, où elle évoque son quotidien de professeur, celui de ses élèves, et son combat contre les inégalités face au savoir et face à l’émancipation.
http://sandrinecaroffurfer.fr

 

Tout à trac

Je vous écris de chez moi où j’entame la cinquième semaine de confinement. Je ne sais plus quel jour nous sommes, et plus très bien ce que j’ai fait hier. Je suis assise à mon bureau, le chat ronronne à mes pieds, les bruits de la maisonnée me parviennent, étouffés. J’entends les rires de ma seconde fille, au téléphone avec une amie. L’aînée remue les couverts à la cuisine, elle prépare le repas de ce soir. La plus jeune chantonne avec les écouteurs sur les oreilles. Elles ont 21, 18 et 17 ans. Elles ont quitté la maison, et vivent en Allemagne, à Paris, ou à l’internat. Le confinement, douloureux à plus d’un titre, m’offre au moins ce cadeau inattendu de partager à nouveau le quotidien de mes enfants, sur le temps long.

Long et lent temps long qui pourtant file, et s’amasse indolent dans l’âme. J’entame la cinquième semaine de confinement. Je ne sais plus quel jour nous sommes, et plus très bien ce que j’ai fait hier. Les jours s’allongent, je le vois bien, comme s’allongent les cheveux de mes filles. Ils tissent un récit, le début d’une histoire dont je serais bien en peine d’écrire la morale.

Mais lorsque je me tourne en arrière et que je contemple les quatre semaines écoulées, trente jours dans une vie, cela dessine une perspective, avec des souvenirs saillants que je livre ici, tout à trac.

 

Il y a eu la première semaine, au téléphone, la voix blanche de mon frère, infirmier anesthésiste au CHU de Nantes.

Il y a eu le message d’un ami, agriculteur, isolé au milieu de ses champs, dont je prenais des nouvelles et qui m’a répondu : « Rigueur et patience ».

Il y a eu ma première sortie à la supérette du coin, les rayons vides, et le caissier muni d’un masque, de gants en latex, protégé derrière une vitre en plexiglas.

Il y a eu l’impossibilité totale d’ouvrir un roman ou de regarder un film avant la fin de la deuxième semaine.

Il y a eu le jour où la maladie est entrée dans la maison. La nuit je me réveillais en sursaut, le cœur palpitant, dès qu’une toux résonnait entre nos murs.

Il y a eu la première consultation médicale en ligne, et notre médecin de famille qui m’explique : « Buvez souvent de l’eau tiède, à la température du cœur. Le cœur est un moulin. Il faut alimenter le moulin ».

Il y a eu un mail de l’Ehpad où vit ma grand-mère, et cette expression « syndrome de glissement », que je lisais pour la première fois de ma vie.

Il y a eu hier soir, devant l’écran avec mes enfants, le héros d’un film d’action qui se tourne vers ses coéquipiers, leur crie : « Jusqu’à ce qu’on ait refermé le portail et bloqué les ennemis, la stratégie c’est le confinement », et mon cœur qui se serre comme un poing. Et la conscience alors qu’il me faudra bien du temps pour que ce mot, ce simple mot que je connaissais bien sûr, mais que je n’avais sans doute jamais utilisé avant le 16 mars, ce mot de confinement, commence à nouveau à être un mot comme les autres.

 

Sandrine Caroff Urfer. 15.04.2020


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