Aujourd’hui, je vous écris de mon jardin. C’est une lettre un peu particulière car je la dédie à mon père. Terrassé par une crise cardiaque un vendredi saint. Et mort un matin de Pâques. Etonnant, n’est-ce-pas pour un chrétien ! Il avait 54 ans – je suis donc plus « vieille » que lui maintenant… Souvent  – et davantage pendant ce confinement – je pense à lui, à toutes les choses que j’aurais aimé lui demander, car bien sûr, il y a des événements, des faits qui m’intriguent sur les photos que je regarde. « Que faisait-il là-bas ? ». Par exemple, pourquoi était-il sur ce quai de gare à Londres en 1949 ? Par contre, je sais pourquoi ma mère y était. Jeune fille au pair, elle s’apprêtait à prendre le train pour l’Ecosse où sa family avait une propriété. Elle avise un jeune homme – je ne dirais pas beau, mais il était vraiment très style (voyez la photo) et dit à l’amie qui l’accompagnait : « tu vois ce garçon la, je suis sure que c’est un Rennais » – maintenant les Bretons y pullulent mais en ce temps-là, c’était une denrée rare ! Incrédule, l’amie Jeanine lui demande ce qui lui fait accroire ça. Henriette lui répond : « je sais qu’il voyage beaucoup et tu as vu sa valise ? » (re photo). De fait, posée à ses pieds, une belle valise en cuir ornée de multiples étiquettes renforçait cette impression de déjà vu. Alors, ma (future) mère eut cette audace incroyable – elle était du genre bien élevée, très comme-il-faut.  Elle s’approcha de lui. « Excuse me sir, are you french ? ». « Yes indeed ». Henriette (s’enhardissant) : « maybe from Brittany ? ». « Yes ». “Peut-être même de Rennes?”. “Ouiii, mais comment savez-vous cela ? ».  Elle se présente et aussitôt Pierre comprend. Leurs pères respectifs étaient du même domaine professionnel et se trouvaient dans un groupe engagé dans la création d’une coopérative. Très heureux de se rencontrer ainsi, ils se promettent de se revoir à Rennes. Quelques mois plus tard, ils sortent ensemble, de façon très convenable, chaperonnés par Marcelle, la sœur d’Henriette. Puis vient le jour où mon père ressort sa valise. Cette fois, pour les Etats-Unis, où il doit aller étudier un an dans une faculté d’agronomie en Iowa (il faisait partie de 40 jeunes gens sélectionnés dans le cadre du plan Marshall). Ma mère, décidément audacieuse, lui demande s’il n’aurait pas besoin d’une secrétaire. Pierre fait semblant de réfléchir et lance « non, mais j’ai autre chose à vous proposer ». Rosissant sans doute un peu, ma mère : « Ah, oui ? Quoi donc ? ». « Voulez-vous être mon épouse ? ».

Et voilà mes géniteurs à des milliers de kms l’un de l’autre. Un an et beaucoup de lettres plus tard, mon père revient, bien décidé à enlever la belle et repartir avec elle aux U.S. où on lui avait proposé un super job. Mes deux grands-pères, terrifiés à la perspective de cet éloignement, fomentent l’achat d’une entreprise qui pourrait les retenir en France – assez clairvoyants les papys, car mes parents sont les seuls à s’être mariés des deux côtés et à avoir engendré ! Voilà comment Pierre s’est retrouvé minotier à Louvigné-de-Bais, où j’ai passé une enfance merveilleuse, aux côtés d’un père au fort tempérament, plein d’humour, anti-conformiste et respectueux, ouvert d’esprit et ne jugeant personne, passionné de football et de voyages… et travailleur. Trop ? « Labor omnia vincit » se plaisait-il à répéter.  Ben oui, papa, le travail t’a vaincu, au matin de Pâques 1979. Henriette t’a rejoint beaucoup plus tard, en avril aussi. Et nous avons eu le grand bonheur lors de ses funérailles à Rennes d’être entourés de tout-Louvigné. Je souris en écrivant ça parce que cette expression est habituellement réservée à un cénacle citadin. Et je suis triste aussi en pensant aux amis qui sont morts au cours de ce confinement et qui ne seront pas accompagnés par leurs proches. Puissent-ils ressusciter ! Un jour, peut-être…

 

 


11 commentaires

AME Martine · 12 avril 2020 à 18 h 42 min

Merci Marie-Christine, pour le partage de ce récit intime très émouvant, romantique et un peu triste
aussi, sans doute. C’est une bien jolie histoire !

APInes · 12 avril 2020 à 19 h 45 min

Belle rencontre, belle histoire, dommage qu’une fête comme Pâques soit associée à autant de tristesse avec la perte de ton papa qui avait fière allure. Maintenant nous savons de qui tu tiens ta bougeotte et ton esprit vif et curieux !

Louis · 13 avril 2020 à 0 h 47 min

Quelle belle histoire, merci Marie Christine !
J’aimerais bien revoir ton Papa sur une photo des années 70…

    MCB · 15 avril 2020 à 11 h 19 min

    Pour l’instant, mon smartphone étant out, je ne peux pas. Mais dès que possible, promis!

AIRIAU LECLAIR Christine · 14 avril 2020 à 18 h 12 min

Quelle jolie histoire Marie-Christine ! Aussi émouvante et joyeuse, on ressent quelqu’un de vivant en la personne de votre père qu’il vous a bien transmis – Ne changez rien 🙂

    MCB · 15 avril 2020 à 11 h 18 min

    Merci Christine!

Perrone Virginie · 14 avril 2020 à 22 h 15 min

Marie Christine, on se connait de Morlaix (les Moyens du Bord) et on s’est croisées parfois à Rennes, mais là j’hallucine, tu es de la famille de Pierre Lairie ? C’est le frère de ma tante Thérèse Lairie (ex épouse du frère de mon père…) et ma Maman Germaine Venisse épouse Perrone a grandi à Louvigné de Bais, où je passais pas mal de vacances étant gamine… Petit monde, bons souvenirs et une belle aventure que cette histoire de tes parents… Bien à toi, virginie

    MCB · 15 avril 2020 à 11 h 18 min

    Oh ben ça alors! Pierre n’est pas de ma famille, mais du même patelin. Perso, on ne s’est pas connus là-bas (question d’âge) mais c’est Facebook qui nous a rapprochés et il m’a dit des choses très touchantes sur mon père – qu’il aimait beaucoup. Je me rappelle bien d’une dame Vénisse qui habitait sur la route de Domagné. Ce serait ta grand-mère? J’aime quand les traces de chemins de vie se croisent! Bises!

Anne-Marie · 16 avril 2020 à 22 h 38 min

C’est l’histoire d’une belle rencontre, et d’un bel amour.
On perçoit combien ces deux personnes avaient des caractères forts et solides.
Elles ont eu la chance de se rencontrer sur un quai de gare, donc vraiment à quelques minutes près! Et de ne pas laisser passer cette chance.

    MCB · 18 avril 2020 à 0 h 14 min

    Oui, ce fut un beau début!

Loisel Alain · 27 juin 2020 à 21 h 26 min

Moi je me souviens de soirées avec nos parents respectifs soit à domloup soit à la maison de la minoterie ou la plus récente en face près de l’étang.( Il m’est arrivé il y’a peu d’années de repasser devant d’ailleurs, un peu nostalgique quand même) je me souviens de ton père Pierre et de sa voix assurée et de ta maman Henriette , discrète et posée.
Je t’ai aperçue l’an passée à la maison de la culture lors de la projection d’un film sur l’uranium en Bretagne… bon vent. Alain

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