Aujourd’hui c’est Charlotte qui nous écrit depuis la baie du Mont Saint-Michel (oui, encore ! vous avez remarqué mon tropisme pour ce pays au-delà du Couesnon – pour les Bretons). Charlotte Puiseux a 33 ans, elle est docteure en philosophie et psychologue. Féministe, elle milite pour les droits des personnes en situation de handicap, l’étant elle-même.

MCB

« Après avoir passé trois décennies à Paris, j’ai choisi de m’installer dans ma région de cœur où j’ai eu la chance de passer toutes mes vacances grâce à des origines familiales. J’ai fait découvrir cet endroit à mon compagnon et nous avons décidé de venir y élever notre fils. Au niveau professionnel, j’ai ouvert mon cabinet de psychologie en ligne il y a quelques mois. Au cours de ma vie j’ai souvent expérimenté la discrimination dû à une société non pensée par et pour les personnes handicapées. C’est pour cela que j’ai choisi, pendant ma thèse, d’étudier les phénomènes qui rendent notre société excluante et produisent le validisme, mais aussi les stratégies de réappropriation qu’avaient mis au point les individus concerné-e-s, comme dans le mouvement Crip. »

CP

 

Le confinement du validisme

Depuis longtemps déjà, et pour beaucoup de personnes ayant des maladies chroniques, la peur des virus est une réalité quotidienne. Eviter les lieux publics, porter des masques, réduire ses interractions sociales… C’est un mini confinement vécu chaque hiver, un isolement choisi car peu de gestes barrières étaient appliqués, voir même connus. Beaucoup de gens non concernés auraient répondu « se laver les mains ! Pourquoi faire ? » « Ne pas se faire la bise ! Tu fais la tête ou quoi ? »

Et si nous vivions dans une société qui ne prend pas assez en considération les personnes ne fonctionnant pas selon l’image absolue du corps parfait ? Vous savez, ce corps fort, résistant, presque invincible… Mais existe-t-il vraiment ? En cherchant au plus profond de vous, ou parmi les personnes qui vous entourent, y a-t-il tant d’exemples de validité si parfaite ? Et si elle existe à un moment donné, résiste-t-elle à l’usure du temps ? N’est-ce pas un mirage de croire en cet idéal d’un corps sain qui serait notre identité d’être vivant ?

Au contraire, notre humanité ne se révèlerait-elle pas dans nos possibilités à faire éclater ce carcan ? Ce qu’on appelle « faiblesses », « fragilités », voir même « handicaps » sont en fait des clés pour nous échapper et réinventer un monde où chacun-e aurait le droit de citer, d’exister, de vivre.

Cette pandémie a réveillé des sentiments étranges. Ceux qui animent les invétéré-e-s réfractaires à tout changement dans leurs habitudes, ne se sentant pas concernéEs et faisant fi de toute responsabilité de contamination vis-à-vis d’autrui. La vie sous confinement ne vaudrait donc pas la peine d’être vécue ! Mais n’est-ce pas pourtant à cela que le manque d’accessibilité de la société a condamné les personnes handicapées ? Pas de rampe pour que les personnes en fauteuil puissent accéder aux lieux publics, pas de braille pour les informations qui circulent dans nos villes, pas d’interprète en langue des signes non plus, ou de communication facilitée pour les personnes ayant des handicaps mentaux. Une société hors d’atteinte pour 12 millions de français-e-s, un confinement à perpétuité…

Le télétravail, comme beaucoup d’autres activités, devient aujourd’hui une réalité pour sauver l’économie. Pourtant, nombre de personnes handicapées se l’ont vu refuser sous prétexte que sa mise en place était innenvisageable. Deux poids deux mesures : les personnes handicapées doivent s’adapter à la société mais la société ne doit jamais cesser d’exalter la validité. La présence physique était donc le maitre mot pour faire tourner les entreprises, mais aussi participer à des réunions, ou encore voir son psy… Tout a miraculeusement changé sous l’air du confinement, la société validiste devant elle-même s’adapter à un élément plus fort qu’elle.

Il est important de nommer les choses ; le validisme est une réalité. Il opère avec ou sans virus, créant l’idéologie qui hiérarchise nos corps selon des critères médicaux bien précis. Cette pensée guide nos façons de faire, de travailler, de consommer, de s’amuser, de rêver, de vivre… Elle guide même actuellement nos façons de mourir, condamnant les corps plus ou moins handicapés à plus ou moins de soins.

Mais je pense profondément que nommer les choses permet aussi de les analyser, de les comprendre et de les combattre. Prenons le temps qui nous est donné pour repenser notre société, proposer de nouvelles alternatives et choisir la vie que nous voulons, comme un pied de nez à la mort qui rode.

 

Le site de mes recherches : charlottepuiseux.weebly.com/

Mon site de psychologue : charlottepuiseux.com/

 

NDLR: Pour illustrer ce billet, je n’ai pas pu m’empêcher de glisser une photo de la plage de Dragey (on aperçoit le Mont, minuscule, à l’horizon) prise un samedi d’août 2019. Juste pour dire que bien avant le confinement, on appliquait la fameuse « distance sociale » ! De grâce, permettez-nous l’accès aux plages ! MCB

 

 

 

 


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