Aujourd’hui, c’est Alexandra Deguisne qui nous écrit cette jolie lettre, depuis son jardin de l’Avranchin … où je l’imagine avec sa pelle, son râteau et son chapeau de paille. J’aimerais tant l’y rencontrer – et revoir ma Normandie qui est si belle au printemps avec les pommiers et les poiriers en fleurs !

En attendant, je me régale à lire l’ensemble de sa poésie du quotidien sur son blog
« Les Mots d’Alexandra ». 

 

« Je suis née à Paris, d’un père américain et d’une mère morbihannaise qui m’a inculqué très tôt l’amour de sa terre natale et sa passion du végétal 

 

Dès mon plus jeune âge, j’ai été attirée par la Nature

Celle des forêts et des fleurs sauvages, des champs et des jardins, mais aussi celle des vagues qui poussaient leur infini sur le sable, avec les cris des mouettes qui fendaient les nuages, les coquillages roulés par les marées et les bois flottés qui séchaient au milieu des paquets d’algues jaunes qu’on éclatait sous nos bottes comme du plastique bulle

 

La Bretagne de mon enfance s’est imprimée en moi avec mes racines celtes, les pins parasols, les bruyères, les genêts et les ambiances de landes sauvages qui courent encore dans ma tête. 

 

Deux mondes : celui de la verdure et celui de l’océan

J’étais une enfant de la Bretagne, celle des légendes, du monde de la mer et des forêts

 

La verdure, je m’en suis imprégnée au milieu des fumées de la ville

L’océan, je l’ai retrouvé à chaque vacances passées à Saint-Brévin-les -Pins, Saint-Brieuc, Saint-Briac ou Douarnenez, avec une émotion salée, sans cesse renouvelée. 

Le monde des livres a rejoint les sensations et les émotions que la vie au grand air m’inspirait et l’écriture a relié tout cela 

 

J’écrivais tout ce qui me passait par le cœur et ressortait par mes oreilles. 

Les mots sont devenus des compagnons et une part de moi-même, la plus profonde sans doute 

 

Comme tous les timides, j’observais beaucoup 

Les insectes, les gens, les nuages, l’immobile, le mouvant, le changeant 

Cela ressortait sous forme de poèmes ou de textes

 

En grandissant, j’ai continué à écrire tout ce qui me passait par la tête, mais surtout le lien puissant que je ressentais avec le végétal, le salé, le sacré 

Un lien qui prend tout son sens aujourd’hui 

 

Les mots sont comme les émotions, ils relient les hommes

C’est un premier pas vers une conscience collective et, qui sait, l’amorce d’un changement 

Le confinement nous laisse le temps de réfléchir à cela

Un instant partagé peut être porteur de tant de choses …

 

J’espère que ces mots se planteront quelque part, au creux d’une main ou d’un esprit et finiront par germer, se transformer 

En quoi ?

Je ne sais pas

Mais si chacun se relie à l’autre, alors l’espoir d’un changement et d’une nouvelle humanité reste possible 

Une humanité capable de retrouver son lien originel à la Nature et sa juste place dans l’univers 

 

Cette amorce de conscience commencera peut-être par tous ces textes qui fleurissent sur les réseaux sociaux 

Un partage 

Une émotion 

 

Les mots sont multiformes et multi-reflets

Ceux-là me ressemblent 

Ils ont pris la mémoire des vagues, la force tranquille des arbres et les images de la Bretagne de mon enfance 

Un grand parfum de large, de salé et de boisé qui me pique encore les yeux et les narines 

Quelque chose qui ressemble à de l’espoir 

Un souvenir 

Un renouveau »

 


Confinement, jour 21

Un nouveau jour mi-ombre, mi-lumière
Je prends ma pelle, mon râteau et mon chapeau de paille qui a moissonné le soleil

Un papillon bat des ailes
On dirait une voile blanche qui file sous le vent

Une abeille trace une raie fauve dans le ciel
Son abdomen ressemble à une fourrure de tigre
Elle bourdonne un instant et s’enfonce dans la jungle d’un feuillage
Je ne la revois pas

J’ai délogé un ver de terre et un scarabée noir, tout laqué de lumière
Il pointe ses antennes vers moi
Son dos cuirassé brille comme une étoile
Il se tourne dans un reflet changeant et s’éloigne d’un pas hésitant sur le sol inégal

Je jardine dans mon royaume végétal, coupé du reste du monde
Je n’entends que les oiseaux et le bruit de ma pelle comme un battement de cœur
Suis-je la première Ève ou la dernière survivante de l’apocalypse ?

Je continue de piocher le sol
Le pommier n’a pas encore de pommes , ni même de feuilles
Adam et Ève attendront
Je ne suis pas prête pour la fin du monde

Des gens meurent dans des espaces clos, derrière des parois de verre, reliés à des machines par des tuyaux
Ils passent de l’autre côté
J’entends leur silence de mort dans mon silence de vie

Je continue de piocher
Le sol me répond dans un nouveau battement de cœur

J’exorcise le mal, la peur, la maladie
Je plante des rameaux , des odeurs de menthe, des battements d’ailes, des chants d’oiseaux
Je réapprend l’instant, l’insecte étoile , le papillon voilier, l’abeille tigrée

Je jardine mon royaume de terre et de boue loin du royaume des hommes et des Dieux

La vie et la mort ont la même frontière
Qui désigne celui qui doit passer de l’autre côté ?

Je m’enferme dans mon jardin d’Eden

Le Paradis pousse tout seul
L’Enfer aussi
On peut y planter des fleurs

Je continue à jardiner

Alexandra

 

 


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