Aujourd’hui, c’est Anne-Marie qui nous écrit de Versailles. Elle m’a particulièrement émue avec ce souvenir d’une forme de confinement – un terrible éloignement familial pour raisons sanitaires.

Anne-Marie a toujours été convaincue que la protection de l’environnement était une priorité pour la société. « Après des études de biologie, puis un diplôme d’ingénieure agronome, j’ai enseigné l’agronomie pendant des années en Bretagne. Ensuite, j’ai pris en charge un poste au service régional du ministère de l’environnement. J’ai été cheffe du service de l’eau et des risques naturels, adjointe au directeur régional de l’environnement » Elle a terminé sa carrière en région parisienne pour se rapprocher de sa fille et de ses petits-enfants.

Bien qu’étant née en Ile-de-France, elle a toujours été très attachée à la Bretagne d’où venaient ses grands-parents.


Confinement, jour 20

« J’avais 8 ans et demi, et c’était le début de l’été. Je me suis toujours souvenue de la date : 8 juillet. La nuit tombait quand le train a lentement démarré de la gare d’Austerlitz. On m’avait dit qu’il fallait m’envoyer à la montagne pour l’été, pour les vacances.

La dame âgée qui nous accompagnait devait avoir au moins 45 ans. Elle était assez gentille avec nous trois. J’ai dormi sur la même banquette qu’elle, les deux garçons sur celle d’en face. Nous n’étions que tous les quatre dans ce compartiment pour huit. Je comprendrais bien des années plus tard que mon isolement avait commencé dans ce train. Le lendemain matin, j’ai découvert la montagne. J’avais trouvé le voyage de nuit très long. Il avait mis une si grande distance entre moi et maman, et mon chat.

Une voiture est venue nous chercher à la gare, j’ai trouvé bizarre que ce soit une ambulance. Nous avons roulé longtemps à travers villages, vallées, montées et descentes. Arrivés au préventorium, nous avons été mis en quarantaine. Je sortais d’une rougeole dont j’étais guérie, mais principe de précaution, on nous a isolés tous les trois pendant quinze jours à l’infirmerie. Isolée dans un lieu qui était lui-même le summum de l’isolement pour un enfant. A 800 km de chez moi, sans aucun lien connu, sans parent proche ou éloigné, sans les copines d’école, sans mon chat, sans mon chien.

L’été est passé, j’attendais mon retour et la rentrée des classes.

Quelques jours avant la date prévue, on m’a dit que je restais deux mois de plus. Ne pas faire la rentrée des classes dans mon école était sidérant. Incompréhensible, inenvisageable, insupportable.

Les « prolongations » ont continué.

Le désespoir à partir de Noël. Ils ne viendraient pas me voir, ils ne viendraient pas me chercher. Ne plus pouvoir espérer. Ne plus espérer sortir de cet enfermement avant l’âge de 21 ans, la majorité. Et ressentir de façon aigüe que ça faisait trop loin. Trop loin, trop long, pour survivre jusqu’à là. Arrêter le temps est devenu la seule échappatoire. À 9 ans, j’ai réfléchi à la façon dont on pouvait se suicider. Ne trouvant pas d’idée fiable ou réalisable, je me suis tournée vers Dieu.

Le seul moment où nous sortions de l’espace du préventorium était le cours de catéchisme, dans une petite arrière-salle de l’église. Nous n’allions pas à la messe, les villageois n’auraient pas aimé voir ces petits pensionnaires au milieu de leur église. Le curé nous avait parlé de l’immense pouvoir de Dieu, qui voyait tout.

Alors du haut de mes 9 ans, j’ai prié Dieu tous les soirs. Et aussi la Vierge Marie ; j’étais sûre qu’elle, elle allait me comprendre. Je les ai priés tous les soirs avec la foi naïve d’un enfant. Je les ai priés tous les soirs pour qu’ils me fassent mourir.

Je suis rentrée chez moi à la fin du printemps. Mon chat était mort, et mon chien ne m’a pas reconnue. J’avais 9 ans et demi. Je n’étais plus une enfant, et je n’étais pas une adulte. Je suis peut-être restée définitivement dans cet entre-deux ».

N.B. : la photo de titre est celle du sanatorium où était Anne-Marie. Les suivantes sont celles d’un lieu incroyable, le sanatorium de Dreux, qui pourrit tragiquement dans la forêt. Une des visites les plus poignantes que j’aie faites avec les Amis du FRAC Centre (merci à Marc Malinowsky pour ces photos)

Catégories : Coronavardage

3 commentaires

APInes · 4 avril 2020 à 20 h 13 min

Histoire poignante sur l’isolement ! Quelle tristesse accompagnait la guérison en sanatorium ! L’une de mes tantes a vécu la même séparation pendant 1 an et ne s’en est jamais vraiment remise ! Merci pour ce beau partage

    MCB · 5 avril 2020 à 0 h 59 min

    Oui, je trouve ça fort qu’Anne-Marie ait pu l’exprimer – elle a eu du mal, preuve que c’est encore douloureux!

AME Martine · 7 avril 2020 à 10 h 32 min

Histoire extrêmement touchante que celle de cette petite fille qui semble abandonnée de tous ses proches …
Autre époque avec peu de moyens de communication… alors il fallait faire avec !
Quel magnifique témoignage même s’il est empreint d’une profonde tristesse si sensible encore aujourd’hui.
À travers ses yeux nous découvrons ce que peut-être l’isolement véritable donc rien à voir avec ce que nous vivons aujourd’hui … Merci

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